Bài viết của ông Trần Đức Thảo :
Dans PHÉNOMÉNOLOGIE
ET MATÉRIALISME DIALECTIQUE, au moment même où les contradictions
internes de l’oeuvre de Husserl m’obligeaient à la liquider, j’ai cru pouvoir
prendre modèle sur la critique positive de Hegel par les classiques du
marxisme-léninisme, pour chercher à garder dans une certaine mesure la méthode
phénoménologique en la débarrassant de l’idéalisme husserlien, et la «remettre
sur les pieds» en l’intégrant comme un moment dans la dialectique matérialiste.
J’espérais par là mettre à la disposition du marxisme un instrument d’analyse
pour entrer dans l’intériorité du vécu, et opposer ainsi une réponse
constructive aux objections des philosophies du sujet. Je visais en particulier
l’existentalisme, qui, du moins dans sa fraction sartrienne, voulait se placer
sur le terrain même de la problématique marxiste, et tout en reconnaissant dans
une certaine mesure la vérité du matérialisme historique pour le domaine des
faits sociaux, lui reprochait de négliger la spécificité des problèmes de la
conscience.
Ce projet s’était précisé
dans mon esprit en 1950, et je rédigeai en moins d’un an la seconde partie de PHÉNOMÉNOLOGIE
ET MATÉRIALISME DIALECTIQUE sur «la dialectique du mouvement réel», qui
devait montrer, sur quelques exemples concrets comment la phénoménologie
pouvait être «aufgehoben»: supprimée, conservée, dépassée, bref absorbée
de manière positive dans le marxisme.
Cependant, dès la
publication de l’ouvrage en 1951, je me sentais déjà certaine gêne du fait que
la méthode ainsi définie, à savoir l’analyse vécue pratiquée sur la base du
matérialisme dialectique, ne semblait donner de résultats effectifs que pour la
compréhension du comportement animal exposé dans le premier chapitre de la
seconde partie. Le deuxième chapitre, consacré à «la dialectique des sociétés
humaines comme devenir de la raison» ne faisait en réalité que reprendre des
recherches antérieures à l’année 1950, autrement dit antérieures à mon passage
aux positions théoriques du marxisme. En d’autres termes, le projet si
séduisant d’une Aufhebung comme suppression et en même temps absorption
et intégration de Husserl dans Marx, conçu sur le modèle de la Aufhebung,
ou ce que je croyais être la Aufhebung, de Hegel par les classiques du
marxisme-léninisme, ne m’avait pratiquement aidé en rien pour la tâche
essentielle, à savoir l’analyse des réalités humaines.
Je trouvais cependant une
sorte de justification dans le fait que la genèse de la conscience animale, qui
ne présentait évidemment en elle-même qu’un intérêt étroitement limité,
semblait tout de même apporter un résultat d’importance capitale sur le plan
théorique, à savoir la démonstration de l’origine matérielle de la conscience,
ce qui écartait a limine toutes les théories de la transcendance. Quant
aux faiblesses trop évidentes des
esquisses présentées sur la dialectique des sociétés et de la conscience
humaines, je pouvais à la rigueur leur chercher une excuse dans la rapidité
avec laquelle j’ai dû rédiger ce deuxième chapitre, en raison des nécessités
immédiates de la lutte réelle.
La suite devait montrer
qu’en réalité «le temps ne fait rien à l’affaire», car ce fut pour de longues
années que je tombai dans une stérilité philosophique totale. Un résultat
pratique aussi négatif imposait une remise en question du projet même de PHÉNOMÉNOLOGIE
ET MATÉRIALISME DIALECTIQUE. Est-il vraiment possible d’opérer cette Aufhebung
de la première dans le second, sur le modèle de la démarche de Marx sur Hegel?
Et tout d’abord, le passage même de la dialectique hégélienne à la dialectique
marxiste doit-il s’interpréter précisément comme une Aufhebung?
En me remettant à l’étude
des textes hégéliens, je me convainquis qu’en fait il n’en est rien. Marx
n’avait pas du tout répété sur Hegel la démarche caractéristique de la
dialectique hégélienne elle-même, comme «suppression et conservation», une
suppression qui est conservation, puisque le moment nié et dépassé se maintient
avec sa structure générale en s’absorbant dans le moment qui le dépasse. Un
«dépassement» de Hegel, entendu en ce sens, aurait signifié que les formes
générales du mouvement, comme la négation et la négation de la négation, qui
constituent le «noyau rationnel» inclus dans la dialectique idéaliste de Hegel,
se retrouveraient dans la dialectique marxiste définies dans l’ensemble par le
même contenu conceptuel «retourné» et «remis sur les pieds». Or, en réalité,
elles s’y présentent dans des concepts tout autres; encore que portant le même
nom. Il s’agit de concepts homonymes parce qu’ils se rapportent en fait
à la même dialectique des choses, mais ils ne s’y rapportent qu’à travers un
contenu théorique non seulement opposé mais encore intrinsèquement
hétérogène. L’entreprise de Marx était de «remettre sur les pieds» non pas
les catégories idéalistes de la dialectique hégélienne, mais bien le mouvement
historique lui-même dans son contenu réel, matériel, que Hegel avait mystifié
non seulement en le faisant «marcher sur la tête», mais encore en le défigurant dans sa structure interne - en
transformant en particulier la négation réelle, à savoir le mouvement réel,
descriptible en termes strictement positifs et scientifiques, par lequel chaque
mode d’existence de la matière implique un moment qui le supprime et le
dépasse, en une «négativité» purement spéculative, la puissance mystique du «négatif»,
qui n’est que le concept mystifié du reflet du mouvement historique réel
dans le mouvement idéal de l’esprit, et anéantit par là-même toutes ses
articulations positives. En d’autres termes, il s’agissait pour Marx de prendre
ce mouvement historique réel en lui-même tel qu’il est, et de le reproduire
dans la théorie par une conceptualisation entièrement nouvelle, strictement
matérialiste. Marx a donc procédé à la liquidation positive de Hegel
non pas en «retournant» simplement les concepts hégéliens, mais en les remplaçant
purement et simplement par des concepts entièrement différents, qui
rétablissent non seulement la direction réelle mais encore les articulations
effectives du processus des choses dans leur contenu matériel, contenu en fait
visé, mais en même temps renversé sens dessus dessous et intrinsèquement
déformé et défiguré dans les concepts hégéliens. Pour un tel
rétablissement du mouvement réel, Hegel fournissait des indications utiles
puisqu’il avait visé le même processus historique. Mais le
rétablissement lui-même n’a été possible qu’en prenant et en décrivant ce
processus dans sa réalité propre, ce qui impliquait une élaboration absolument
originale de la méthode dialectique, une création radicale où les catégories du
mouvement se définissent directement sur le mouvement même de la matière dans
sa structure réelle, «de sorte que la vie de la matière se réfléchit dans sa
reproduction idéale» (LE CAPITAL, Postface de la deuxième
édition). Et si l’on y retrouve le «noyau rationnel» de la dialectique
hégélienne, ce noyau lui-même ne peut se définir correctement qu’en langage
marxiste, non hégélien.
Tel était le résultat que
je consignai, pour l’essentiel, dans mon article sur «le noyau rationnel dans
la philosophie de Hegel» (1) paru
en 1956 dans la REVUE DE L’UNIVERSITÉ de Hanoi. II ne pouvait
plus être question dans ces conditions de garder le projet de PHÉNOMÉNOLOGIE
ET MATÉRIALISME DIALECTIQUE, puisque le modèle même sur lequel
j’avais cru pouvoir me guider venait de se révéler tout autre. II ne restait
plus qu’à refaire tout le travail à partir du début, poser le problème non pas
d’une analyse vécue, phénoménologique, de la conscience, pratiquée sur les
positions du matérialisme dialectique, mais bien d’une application de la
dialectique matérialiste à l’analyse de la conscience vécue, et le résoudre
par son contenu même, à savoir par la reproduction méthodique du processus
réel, matériel, où se constitue le mouvement de la subjectivité.
LE
DÉBAT SUR LE PROBLÈME DE LA CONSCIENCE EN UNION SOVIÉTIQUE
Vers
la fin des années 50 s’ouvrit en Union soviétique une grande discussion
générale, passionnante et passionnée, sur la nature de la conscience.
Les tâches pratiques posées
par le passage du socialisme au communisme en Union soviétique et les
perspectives de la victoire de la révolution socialiste sur le plan mondial,
mettaient en évidence le rôle croissant à notre époque de la conscience dans
l’histoire, d’où la nécessité d’un développement rapide de son étude
scientifique, ce qui impliquait sur le plan théorique une élaboration
méthodique des concepts de base.
La définition classique de
la conscience comme «reflet» ou «image du monde extérieur» visait
essentiellement le problème philosophique fondamental, problème qu’elle a en
fait résolu sous son double aspect de manière définitive. Cependant les
classiques du marxisme-léninisme n’avaient pas encore à se préoccuper
spécialement d’une science concrète de la conscience. Pour établir la
méthodologie de la recherche en ce domaine, il serait nécessaire, semble-t-il,
de préciser le concept de la conscience à partir des catégories les plus
générales du matérialisme dialectique, à savoir la matière et le mouvement. Le
monde n’est que la matière en mouvement ou le mouvement de la matière, et la
tâche de la connaissance est d’étudier la matière dans les diverses formes de
son mouvement: «Une fois connues les formes du mouvement de la matière, dit
Engels dans LA DIALECTIQUE DE LA NATURE, nous connaissons la
matière elle-même, et de ce fait la connaissance est achevée». La science
de la conscience devrait donc, semble-t-il, définir celle-ci comme une certaine
forme du mouvement de la matière: par là elle prendrait place dans la
classification générale des sciences, laquelle se confond avec la
classification des différentes formes du mouvement de la matière.
Cependant une telle
définition assimilerait en fait la conscience à un simple mouvement matériel,
ce qui, quels que soient les caractères spéciaux que l’on pourrait accorder à
ce mouvement, resterait manifestement incompatible avec «la signification
absolue», sur laquelle
insistait Lénine, de l’opposition entre la matière et la conscience dans la
question gnoséologique fondamentale: «Qu’est-ce qui est premier, qu’est-ce
qui est second?». En raison de cette opposition absolue sur le plan
philosophique, la conscience devrait être considérée simplement comme «une
propriété de la matière en mouvement» (Lénine),
au sens évidemment d’une propriété idéale, comme «image subjective du monde
objectif», et non pas comme un «mouvement de la matière», qui ne serait
semble-t-il, qu’un mouvement matériel à côté des autres mouvements matériels.
D’un autre côté cependant,
en insistant ainsi sur l’idéalité de la conscience, on s’enlève le moyen d’en
fonder l’étude scientifique, ce qui était précisément le but du débat. En
réalité Lénine avait bien précisé qu’en dehors des «limites très restreintes»
de la question gnoséologique fondamentale, l’opposition entre la matière et la
conscience n’est que relative. Et Engels en son temps avait expressément
considéré la conscience comme un mouvement de la matière, plus précisément un
mouvement du «cerveau pensant» (ANTI-DÜRING) ce que confirme le
texte de LA SAINTE FAMILLE sur «la matière qui pense».
Il reste pourtant que la
conscience présente un caractère incontestablement idéal, caractère qui fait
justement l’intérêt de son étude, et l’on ne voit pas dans ces conditions
comment il serait possible de la réduire à une simple «forme du mouvement de
la matière», formule qu’Engels
avait justement évitée.
La controverse qui se
prolongea jusqu’un peu au-delà du milieu des années 60, n’a pas abouti à des
conclusions officielles car l’intérêt se transférait au problème de l’homme et
de l’humanisme prolétarien. Cependant, le débat philosophique sur la nature de
la conscience avait mis en lumière les conditions du problème: d’une part, la
définition de la conscience comme «forme du mouvement de la matière» doit être
rejetée, car elle reviendrait en fait à une identification, pour l’essentiel,
de la conscience avec la matière, ce qui, rendant insoluble le problème
gnoséologique fondamental, tendrait pratiquement à une confusion entre le
matérialisme et l’idéalisme. D’autre part cependant si l’on veut faire de la
conscience un objet de science et en fonder l’étude scientifique, il faudrait
bien la définir d’une manière ou d’une autre à partir des catégories générales
de la matière et du mouvement.
De ce point de vue, une collaboration étroite s’était imposée entre la philosophie et les sciences de l’homme, notamment la psychologie et l’anthropologie, pour établir dialectiquement le concept de la conscience sur les articulations de sa genèse réelle dans le mouvement de la matière. Cette tendance suscita de nombreuses publications d’une importance considérable qui ouvraient la voie à une science concrète de la conscience, notamment L’ORIGINE DE LA CONSCIENCE de Spirkine, LA NATURE DE L’IMAGE de Tioukhtine, LE PROBLÈME DE LA CONSCIENCE DANS LA PHILOSOPHIE ET LA SCIENCE DE LA NATURE de Chorokhova, COMMENT NAQUIT L’HUMANITÉ de Séménov.
Trần Đức Thảo
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